1h22 avec… Stéphane De Groodt

Writer // Boris Rodesch - Photography // Sébastien Van de Walle

Auteur, chroniqueur, comédien, réalisateur et ancien pilote de course automobile… Stéphane De Groodt s’épanouit professionnellement à Paris depuis près de vingt ans. Celui qui maîtrise l’art de jouer avec les mots a déjà publié plusieurs livres, tous salués par la critique. Nous l’avons rencontré dans son deuxième bureau.
Boris Rodesch a pris le Thalys avec Stéphane De Groodt.

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Comment définissez-vous votre activité professionnelle ?

Un réalisateur est avant tout un auteur qui raconte une histoire. Réaliser, c’est écrire. Je ne comprends d’ailleurs pas les auteurs au théâtre qui ne mettent pas en scène leur propre pièce. Un acteur est aussi un auteur. Il joue une histoire et il raconte un personnage. Je dirais donc que je suis un auteur. Un réalisacteur…

Vous venez très souvent à Paris…

Je viens d’y passer 8 semaines pour le tournage du film de Melissa Drigeart avec Elsa Zylberstein, « Tout nous sourit ». J’y suis tout le temps. Je n’ai d’ailleurs aucun projet professionnel en Belgique.

C’était une volonté au départ ?

Disons qu’en Belgique, les gens avaient du mal à me mettre dans une case. Mes activités diverses faisaient peur aux professionnels. Ils devaient croire que je me dispersais. En France, je suis arrivé vierge de tout ça. J’ai commencé mes chroniques à la télévision avant de faire de la radio. Cela m’a permis de me réinstaller comme comédien. Le point de départ, ce sont mes chroniques grâce auxquelles j’ai obtenu une vraie visibilité.

Racontez-nous votre première télé ?

La première chronique qui a conditionné le fait que ça puisse marcher, c’était pour la matinale de Canal+. Je me souviens à 6 heures 30 du matin, je lisais mon premier papier sur le plateau et je voyais à la tête des gens autour qu’il se passait quelque chose. Je souriais intérieurement et pourtant j’étais stressé. Je me demandais aussi ce que je faisais là car j’avais déjà pas mal bourlingué. Me lever à 5 heures 30 avec la boule au ventre… J’avais l’impression de tout recommencer à zéro. 

Quel a été votre plus beau moment de télévision ?

Ce n’est pas forcément celui avec Nabilla… C’est plutôt les premières fois où je suis passé chez Drucker et Ardisson. Je ne me serais jamais imaginé sur ce genre de plateaux. Ce ne sont pas les plus beaux, mais ils m’ont marqué. Le plus beau c’est peut-être la dernière sur Canal. La chaîne m’a consacré une émission de départ ; « De Groodt Une fois ». 

Vous évoquez Nabilla… Êtes-vous parfois gêné pour vos interlocuteurs ?

Non, parce que je ne suis pas dans le cynisme mais plutôt dans l’ironie. J’aime aussi vraiment bien me foutre de ma gueule. Je n’ai rien fait pour ou contre Nabilla, elle s’est mise dans cette situation toute seule. 

L’autodérision, c’est la base de l’humour ?

L’humour, ce n’est rien d’autre que ça. Et une fois que l’on s’est bien foutu de sa propre gueule, on peut s’attaquer à d’autres choses. Louis de Funès, quand il jouait le type hystérique ou le bourgeois, c’était avant tout un regard qu’il posait sur lui-même, c’est surtout ça qui est drôle.

Pour quelle raison vous rendez-vous à Paris aujourd’hui ?

Pour une pièce de théâtre. Je vais la lire une première fois avec l’auteur et les autres comédiens. 

Paris, ça évoquait quoi pour vous gamin ?

C’était une ville magique. J’étais dans les clichés, la tour Eiffel, la ville où habitaient tous les acteurs qui me faisaient rêver… Je la trouve tellement belle, j’aime aussi son énergie, mais au bout d’un moment, elle me fatigue. Le confort de Bruxelles est parfait pour écrire avant de retourner travailler et défendre mes projets dans la fournaise parisienne.

Avez-vous toujours rêvé de cinéma et de course automobile ?

Pouvoir embrasser les deux disciplines, c’était le rêve absolu. Très jeune, j’étais fasciné par Jean-Louis Trintignant, justement parce qu’il parvenait à combiner les deux disciplines. Mes parents m’ont vite pris pour un doux rêveur mais j’étais convaincu de pouvoir y arriver un jour. 

La première fois où vous envisagez sérieusement de devenir pilote automobile ?

C’est un milieu très fermé où il faut avoir des connexions. Malheureusement, j’y suis arrivé un peu tard pour espérer percer au plus haut niveau. Tout a débuté lorsque j’ai rencontré le pilote belge Eric van de Poele, qui m’a introduit dans le milieu. Il m’a permis de comprendre son fonctionnement et de réunir les fonds nécessaires. J’ai ensuite atteint l’antichambre de la Formule 1 en participant à des courses en Formule 3000. J’ai aussi eu la chance de rouler en GT sur les circuits de Monaco et de Laguna Seca aux États-Unis, ou encore de participer aux championnats d’Europe en Porsche Supercup. Ces courses excitantes m’ont occupé le corps et l’esprit pendant 15 ans, c’était une époque formidable.

Le point commun entre le fait de s’installer dans le baquet d’une voiture de course et de monter sur une scène au théâtre… Une certaine mise en danger ? 

C’est surtout l’adrénaline et l’excitation qui sont tellement nécessaires pour vivre. Le plus grand danger, c’est de ne rien faire et de rester chez soi à s’endormir. Une avant-première ou le départ d’une course, c’est excitant parce qu’il n’y a pas de filet. Il faut oser se jeter à l’eau et viser la ligne d’arrivée. Il y a peu d’endroits où j’ai vécu de telles émotions. L’esprit de compétition est aussi très important. Il y a tellement de gens qui désirent être pilote ou acteur qu’il est essentiel d’avoir une bonne dose de conviction.

Et comme souvent aussi, une bonne dose de confiance en soi…

Tout à fait, il faut se connaître et être son propre allié. Savoir comment on fonctionne et être lucide sur ses faiblesses et ses qualités. Quand j’ai commencé mes chroniques, ça faisait déjà 20 ans que j’écrivais comme ça et personne ne voulait de ce genre d’écriture, jugé trop absurde. C’était donc une faiblesse et je ne m’en servais pas. Cette faiblesse est ensuite devenue une force puisqu’on me demande désormais de reproduire mes textes en télévision, en radio ou dans mes bouquins.

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Vous étiez dyslexique durant votre enfance. Gagner votre vie en jouant avec les mots, c’est une belle revanche ?

C’est plutôt une agréable surprise de constater qu’il est possible de se retrouver sous les projecteurs aussi tardivement. Je pensais qu’à un certain âge, c’était terminé et qu’il fallait passer à autre chose. C’est arrivé d’un seul coup, très vite et très fort.

Avez-vous accepté facilement la notoriété qui vient avec le succès ?

Il s’agit d’abord de la comprendre. Que ce soit en tant que pilote ou comédien, je fréquentais déjà les médias sans avoir basculé dans le vedettariat. Ce sont mes chroniques en France qui m’ont permis de passer de l’ombre à la lumière. La TV a une force invraisemblable, elle vous propulse dans le salon des gens. J’étais content que ma notoriété passe par cette façon si singulière d’écrire. Ce n’est pas comme si j’avais d’abord percé au cinéma où l’on se travestit d’une certaine manière. C’était vraiment moi et c’était très gratifiant. Il y avait aussi une certaine forme d’humilité car je n’étais plus tout jeune. La réussite n’était plus l’essentiel mais plutôt la cerise sur le gâteau. 

Êtes-vous toujours ouvert aux selfies ? (Ndlr : un jeune homme interrompt notre interview le temps de faire un selfie)

Si je ne suis pas avec mes enfants, cela ne me dérange pas et je trouve même ça agréable quand les gens sont gentils et polis. C’est flatteur qu’ils viennent me dire qu’ils aiment mon travail. Nous faisons un métier public, c’est logique que les gens soient sensibles lorsqu’ils sont confrontés à quelqu’un qu’ils ont vu à la télévision ou au cinéma. 

Avec quelle personnalité auriez-vous aimé faire un selfie ?

J’avais 14 ans et nous étions à Zolder. Je me souviens avoir été vers Emerson Fittipaldi et James Hunt. Il y a quelques années, j’ai aussi été voir Jean-Louis Trintignant dans sa loge au théâtre. Je venais de terminer les 24h de Spa et j’allais tourner mon premier film avec Francis Girod, qui avait fait tourné Trintignant dans « Le Bon Plaisir », j’avais besoin d’échanger avec cet homme qui m’a toujours inspiré, tant sur les circuit qu’au cinéma.

Et si vous pouviez choisir un acteur ou un réalisateur pour travailler ?

Je serais ravi de travailler avec Éric Toledano et Olivier Nakache, qui ont notamment réalisé « Le sens de la fête ». En termes de comédie, ce sont les meilleurs en France.

Avez-vous senti une évolution au niveau de « l’acceptation » des Belges à Paris ?

Depuis Coluche, il n’y a déjà plus de blagues belges. Nous sommes devenus une denrée de moins en moins rare, mais toujours précieuse. Désormais, on parle plutôt d’un esprit ou d’une attitude belge.

Cela a-t-il du sens selon vous ?

Je pense en effet qu’on a une certaine manière d’être et de prendre les choses au second degré avec du recul. Nous avons le sens du compromis et nous sommes moins revendicatifs que les Français, mais c’est juste une question de nature. On accepte les choses comme elles viennent. On nous reconnaît aussi une forme de spontanéité où l’on se prend peut-être moins la tête. Je dirais qu’on pense les choses après les avoir faites, tandis que les Français font l’inverse. 

La France et Paris en particulier, c’était un passage obligé?

Oui, puisque j’ai très vite compris que je ne parviendrais pas à creuser mon sillon en Belgique, ou en tout cas pas comme je le souhaitais. Être comédien pour moi, cela signifiait de pouvoir jouer de grands rôles, dans de grands théâtres avec de grands metteurs en scène. À un moment donné, si vous voulez faire du ski, vous allez à la montagne, et si vous désirez faire de la voile, vous allez en Bretagne. Pour le théâtre, c’est la même chose et c’est à Paris que ça se passe.

Comme beaucoup d’artistes, vous dites : « Le talent ne suffit pas, c’est le travail qui fait la différence » ?

Jacques Brel disait : « Le talent c’est d’avoir envie de faire quelque chose ». J’ai donc surtout eu la chance d’avoir l’envie d’être pilote, l’envie d’écrire et de devenir comédien. La suite se résume à de nombreuses heures de travail. Lorsque j’écris par exemple, je passe un temps fou à trouver la bonne formule, la bonne phrase et la bonne musique. J’ai l’impression d’être un compositeur de mots.

L’écriture, c’est un besoin ou simplement le moyen d’y arriver ?

C’est le moyen d’arriver à assouvir mes besoins. C’est aussi une façon précise de dire exactement ce que j’ai envie de dire. 

Avez-vous depuis toujours plus de facilités par écrit ?

Je m’exprime plus facilement par écrit. J’aime malaxer les mots, prendre le temps de réfléchir à ce que j’ai envie de dire en essayant de trouver la tangente. Je préfère aussi voir les choses de biais, avec un peu de recul, prendre le temps de poser un autre regard sur un propos. L’écriture me permet d’y arriver plus rapidement.

Comme pilote ou comme acteur, vous êtes un autodidacte. Vous êtes-vous parfois senti illégitime ?

Si je cherche encore le mode d’emploi dans certaines situations, je suis aussi content de ne pas devoir m’embarrasser avec de la théorie. Cela me permet d’être plus instinctif. C’est important dans les métiers artistiques, il faut une dose importante de technique mais il faut aussi pouvoir lâcher prise et réinventer les choses. C’est peut-être pour cette raison que les acteurs belges sont fort sollicités. Nous sommes généralement plus libres. Prenez Benoît Poelvoorde, je ne suis pas certain qu’il soit passé par plusieurs écoles de théâtre ou de cinéma. Lorsque j’ai fait passer des castings pour mes courts métrages, le fait que la personne en face de moi connaisse ou non son texte n’avait que très peu d’importance. Dès qu’ils ouvraient la porte, je savais à la façon dont ils me saluaient s’ils pouvaient correspondre aux rôles. C’est pareil pour l’écriture, je ne pense pas qu’il y ait une école pour apprendre à écrire. C’est quelque chose d’inné qui ensuite se peaufine et se travaille pour affiner son style et avoir des propos qui soient pertinents.

Êtes-vous un boulimique du travail ?

J’ai tendance à procrastiner. J’aime observer les choses, je suis assez contemplatif et j’aime me laisser porter par mes idées. Je gamberge, je note énormément, et puis lorsque je m’y mets, je travaille beaucoup, je m’isole et je rentre dans ma bulle. 

Quelles sont vos autres passions ?

C’est totalement bateau, mais je l’assume, j’aime naviguer… J’ai une passion pour mes enfants, que je ne vois pas assez. Mes deux filles sont de loin ce dont je suis le plus fier. Sinon, j’aime faire la cuisine et découvrir les vins natures pour lesquels j’ai une curiosité particulière. J’achète beaucoup de vins et de nombreux livres de cuisine. Je ne les lis pas, mais ça me rassure de les avoir, je cuisine plus à l’instinct.

Une recette en particulier ?

Les pâtes à la poutargue avec du citron, de l’ail et du piment, accompagnées d’une excellente bouteille de vin nature de chez Tortue. C’est un bar à vins nature à Uccle que j’apprécie particulièrement.

S’il fallait choisir une personnalité avec laquelle vous seriez coincé dans le Thalys ?

Jean-Paul Belmondo ou Eric Toledano et Olivier Nakache pour les convaincre de m’embarquer dans leur prochain film. Sinon, les frères Dardenne, il y aurait peut-être moyen de mixer nos deux univers.

Pour conclure, que peut-on vous souhaiter de meilleur pour la suite ?

Qu’il y ait une suite déjà…

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